dimanche, 22 avril 2018
ArabicEnglishFrenchHindiItalianSpanishTurkish

Note utilisateur: 0 / 5

Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

Ce vendredi 23 février 2018, au siège de la Commission européenne à Bruxelles, la grand-messe diplomatique s’acheva sur des mines plus réjouies qu’à l’accoutumée.

En effet, le président nigérien Mahamadou Issoufou venait d’annoncer que 414 millions d’euros, beaucoup plus qu’escompté, avaient été promis par la communauté internationale pour financer la force G5 Sahel. Celle-ci regroupe depuis 2017 des militaires de cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina faso, Niger, Tchad) et devrait être forte, à la mi-2018, de 5 000 hommes. Sa mission est de sécuriser le Sahel, cette vaste zone à dominance désertique sujette depuis le tournant des années 2010 à des infiltrations terroristes. Elle doit aussi suppléer, et à terme remplacer, l’opération militaire française Barkhane, qui compte 4 500 hommes et qui est déployée sur la même immensité.

Sur le papier, et uniquement sur le papier, le G5-Sahel est une initiative à couvrir de lauriers. L’idée est de rendre aux sahéliens leur souveraineté en matière de sécurité, celle-là même qu’ils ont si longtemps déléguée aux grandes puissances, et notamment à la France. En effet, au XXIe siècle, rien ne semble plus baroque qu’une présence militaire hexagonale qui fait la pluie et le beau temps dans ses anciennes colonies, y compris en soutenant les dictatures en place. C’est pourtant le cas au Sahel, où Barkhane a succédé à une interminable litanie d’opérations françaises aux noms empruntés à la faune et à la flore locales.

Aujourd’hui, des milliers de militaires tricolores campent à Ndjamena, la capitale tchadienne et dans tous les points sensibles de la sous-région. Ils tentent officiellement de couper les tentacules de la pieuvre djihadiste, en perpétuelle mutation, en constant renouvellement, créant Jamaat Nosrat al-Islam wal-Mouslimin (JNIM) et le Front de libération du Macina sur les cendres d’AQMI et d’Ansar Eddine, fondant le premier groupe djihadiste, Ansaroul Islam, au Burkina faso, donnant à Boko Haram une force de nuisance qu’elle n’avait pas du temps où elle n’était qu’une secte d’illuminés en adoration devant son fondateur, Mohamed Yusuf.

Sauf que la force de frappe française au Sahel a déjà montré ses limites. En janvier 2013, alors que les fous de Dieu menaçaient de déferler sur la partie sud du Mali, François Hollande avait du demander l’appui de son allié, le président tchadien Idriss Deby. Celui-ci avait accepté d’envoyer son armée, sans doute la meilleure d’Afrique en terrain désertique, combattre AQMI au sol. Elle fut plus qu’un appui pour les troupes hexagonales. Et si la vie de militaires français fut largement épargnée, ce ne fut malheureusement pas le cas de leurs homologues tchadiens, qui perdirent des centaines des leurs, au combat ou lors d’attaques-suicides. Cet engagement mésestimé de l’ANT (Armée nationale tchadienne) au Mali n’en reste pas moins la preuve que certaines armées africaines sont tout à fait à même de lutter contre le terrorisme, et n’ont pas forcément besoin de troupes étrangères pour mener ce combat à leur place.

Le Sahel, un pré-carré. Aussi bien pour des raisons d’efficacité que de légitimité, il est impératif que la force du G5 Sahel se substitue au plus vite à Barkhane, et même à d’autres présences combattantes comme celle des États-Unis au Niger. On peut néanmoins douter de la volonté de la France de rappeler l’ensemble de ses troupes de ce qui reste pour elle son dernier pré-carré en terre africaine. Emmanuel Macron déclarait à Bruxelles en décembre : « Il n’est pas question pour la France de retirer des troupes aujourd’hui ». A l’heure actuelle, aucun calendrier de départ des troupes françaises n’est fixé, malgré un ressentiment de plus en plus fort des populations à leur égard, ressentiment attisé à la fois par le passé colonial, le soutien aveugle de la France aux potentats de la sous-région et aussi par les fortes suspicions de crimes sexuels commis par des soldats tricolores en Centrafrique. Et ce n’est pas le seul nuage annonciateur de tempêtes dans le ciel du (G5) Sahel.

Il y a bien évidemment l’épineux problème du financement. Aujourd’hui, la mise sur pied et le fonctionnement de la force G5 Sahel reposent sur une charité éphémère et hétéroclite, faite de dons de l’Union Européenne, de la France mais aussi de l’Arabie Saoudite (100 millions d’euros) ou des Émirats Arabes Unis (30). Emmanuel Macron a officiellement demandé à la Chine de s’impliquer dans l’appui à cette force. La Turquie d’Erdogan a proposé ses services et déjà débloqué 5 millions de dollars. Bref, ce mécanisme de financement se montre aussi peu fiable que dangereux pour la souveraineté des pays concernés, les généreux donateurs étant des grandes puissances aux appétits bien aiguisés et aux intérêts souvent contradictoires.

Pourtant, les pays du G5 Sahel sont riches. Le Tchad demeure un pays pétrolier malgré son accord douteux avec le géant minier Glencore, le Niger fournit l’uranium nécessaire à un tiers de la consommation électrique française, le Mali exploite des montagnes d’or et se dispute avec le Burkina faso la première place des pays africains producteurs de coton, tandis que la Mauritanie dispose d’insondables ressources halieutiques. S’ils occupent les dernières places des classements de développement internationaux, ce n’est pas tant en raison de l’absence de richesses que de la mal-gouvernance, caractérisée notamment par une corruption endémique et une captation des matières premières par les proches du pouvoir.

Despotisme. De surcroît, les pays du G5 Sahel n’en ont pas tous fini avec les vieux démons du despotisme, qui est incontestablement un terreau fertile pour le terrorisme. Quand bien même le Burkina faso et le Mali semblent avoir plutôt réussi leur transition démocratique (la révolution burkinabé de 2014 a été exemplaire), il n’en va pas de même pour le Niger. Si l’actuel président Mahamadou Issoufou a pu être élu de manière incontestable en 2011, on assiste depuis quelque temps à un raidissement de l’Etat de droit. Le principal opposant à Issoufou, Hama Amadou, a été embastillé lors de la campagne présidentielle de 2016 et des militants de la société civile sont régulièrement arrêtés.

Quant au Tchad et à la Mauritanie, ce sont purement et simplement des dictatures qui s’appuient sur de puissants appareils sécuritaires pour réprimer toute velléité de révolte, les présidents Idriss Deby et Mohamed Ould Abdel Aziz usant à loisir de l’assassinat, de la torture ou de la disparition forcée pour maintenir leur population dans la terreur. Le Tchad est d’ailleurs considéré par le magazine britannique The Economist comme la pire dictature de tout le continent.

Paradoxalement, ce sont les armées mauritanienne et tchadienne qui sont les plus actives au sein de la force G5 Sahel. Portées par des investissements massifs dans le secteur de l’armement et un courage à toute épreuve (bien que teinté de clanisme), elles se montrent largement plus efficaces dans la lutte contre le terrorisme que leurs homologues nigérienne, burkinabé et surtout malienne, cette dernière peinant à se remettre de la débâcle subie face aux islamistes en 2012. Mais il est aussi permis de se demander si ces forces dominantes du G5 Sahel lutteront réellement contre le terrorisme ou si elles ne serviront pas d’autres desseins moins avouables. Par exemple, l’un des postes de commandement secondaires de la force G5 Sahel est d’ores et déjà basé à Wour, à l’extrême nord-ouest du Tchad, à 200 kilomètres à peine de la frontière avec la Libye.

Ce choix stratégique rentre en cohérence avec les déclarations d’Idriss Deby, Mahamadou Issoufou et aussi Jean-Yves Le Drian, qui disent craindre l’infiltration d’islamistes armés au sud du Sahara, via la bande d’Aozou. Sauf que le Fezzan, la partie méridionale de la Libye, pullule de bandes armées, adeptes de trafics en tout genre mais qui ne peuvent en aucun cas être rattachées à une quelconque obédience islamique. En réalité, sous le prétexte de lutter contre le terrorisme religieux, Idriss Deby entendrait utiliser les moyens alloués au G5 Sahel comme instrument de lutte contre ses opposants armés bien laïques, au premier rang desquels Mahamat Mahadi Ali, le leader du FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad). Il en serait de même pour Mahamdou Issoufou, qui craindrait la résurgence d’une rébellion touarègue à sa frontière nord.

Menace islamiste. Certes, personne ne peut nier la réalité de la menace islamiste dans le Sahel, surtout depuis la chute de Kadhafi en 2011. L’attaque terroriste du 2 mars à Ouagadougou vient encore de le démontrer. La zone des trois frontières (Burkina, Mali, Niger), dite région du « Fuseau centre » est devenue un eldorado pour les leaders djihadistes Ahmadou Koufa, Iyad Al Ghali, Jafar Dicko et consorts. Néanmoins, peut planer l’ombre d’un doute si l’on s’intéresse aux travaux de Charles Tilly sur la construction de l’Etat en tant que crime organisé. Selon ce sociologue et politologue américain, les États autoritaires survivent en agitant comme un épouvantail une menace, comme par exemple le djihadisme.

Ils « rackettent » ensuite leur population en lui imposant un contrat : ils lui offrent leur protection contre cette supposée menace (le plus souvent exagérée), et en échange, exigent du citoyen lambda l’abandon de toute prétention à conserver ses libertés fondamentales et à contrôler l’exercice démocratique du pouvoir. C’est vrai pour au moins trois des États du G5 Sahel, dont le Tchad, qui a même été accusé par l’ancien Président du Sénat nigérian de soutenir en sous-main Boko Haram, dans un jeu de pompier-pyromane mortifère.

Ces gouvernements exercent même un « double racket », puisque qu’ils développent un subtil chantage vis-à-vis des grandes puissances. En raison de leur implication dans la lutte contre le terrorisme, ce mal du Siècle qui inquiète tant l’Occident, ces régimes entendent refaire leur virginité sur la scène internationale. Cela marche à merveille du côté de l’Elysée, qui soutient de manière inconditionnelle Idriss Deby ou Mohamed Ould Abdel Aziz au nom de l’alliance sacrée contre les djihadistes, fermant les yeux sur l’autre face de Janus de ses alliés.

Ce racket a également une dimension pécuniaire ; les pays riches doivent financer la lutte contre le terrorisme sous peine de voir les pays du G5 Sahel se dégager de leurs responsabilités, comme Idriss Deby a menacé de le faire au Mali l’année dernière. Et qui dit désengagement sous-entend risque d’une déferlante islamiste, quand bien même les populations de la bande sahélienne, de par leur sociologie assez imperméable aux influences extérieures et leur pratique d’un islam malékite très modéré, risquent de rejeter l’extrémisme religieux comme un greffon mal-assimilé.

Rente « sécuritaire ». Voilà pourquoi la communauté internationale se presse de délier les cordons de la bourse comme ce fut le cas le 23 février à Bruxelles ; quitte à mettre de côté les questions des Droits de l’Homme et de développement économique. C’est ce que l’ancien ministre tchadien des affaires étrangères, Acheikh Ibn Oumar, a appelé la rente « sécuritaire », en voie de remplacer la trop volatile rente pétrolière ou minière.

La force du G5 Sahel est donc une initiative salutaire, mais qui n’obtiendra un plein succès que si elle conquiert son indépendance vis-à-vis des grandes puissances, aussi bien politiquement qu’économiquement. Elle ne doit surtout pas être le tigre de papier derrière lequel la France se cacherait pour pouvoir demeurer ad vitam aeternam au Sahel ; ce que malheureusement, beaucoup d’observateurs avisés de la « Françafrique » craignent. De plus, la force G5 Sahel n’arrivera à battre en brèche le terrorisme islamiste que si elle est portée par des gouvernements réellement démocratiques et soucieux du bien-être de leurs populations.

Car ne nous y trompons pas : l’approche sécuritaire ne suffira pas à vaincre l’hydre djihadiste. Si l’on y regarde d’un peu plus près, les terroristes recrutent majoritairement dans les zones déshéritées, le lac Tchad, le nord du Cameroun oublié par le pouvoir central de Yaoundé, le nord du Mali livré à lui-même depuis les indépendances... Le seul remède de long terme reste donc le développement, porté par une bien-gouvernance à tous les niveaux. Mais dans la bande sahélienne, et comme le versifiait Jean de la Fontaine, « Rien n’est plus commun que le nom, Rien n’est plus rare que la chose. »

Thomas DIETRICH (L’Opinion)

Articles récents

21/04/2018, 01:48
pour-son-petrole-le-niger-va-rouvrir-son-ambassade-fermee-depuis-35-ans-a-yaounde Le Niger se prépare à lancer cette année les travaux de construction d'un oléoduc prévu...Lire plus...
21/04/2018, 01:45
une-croissance-de-5-2-attendue-pour-2018 À l’issue de la visite, qui visait à mener des discussions sur la deuxième revue du programme...Lire plus...
21/04/2018, 01:42
niger-issoufou-est-devenu-violent-et-brutal Seini Oumarou lui-même, devenu l’allié de la 25ème heure, sécheresse oblige, avait eu, on...Lire plus...
21/04/2018, 01:37
the-23-major-cities-with-the-worst-quality-of-life-in-the-world Mercer has released its Quality of Living Index, which looks at the cities found to provide the best quality of...Lire plus...
21/04/2018, 01:23
la-bei-finance-un-projet-d-alimentation-en-eau-potable-21-m Ce jour a été l'occasion pour le Président de la République du Niger de procéder...Lire plus...
COMMENT TROUVEZ-VOUS CE NOUVEAU SITE WEB?
  • Votes: (0%)
  • Votes: (0%)
  • Votes: (0%)
  • Votes: (0%)
  • Votes: (0%)
Total des votes:
Premier vote:
Dernier vote: